Édition synthétique

Écologie traditionnelle et patrimoine culturel

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 L’expression « écologie traditionnelle » renvoie aux pratiques ancestrales d’adaptation d’une population à son milieu et à la façon dont elle tire parti de son environnement physique et biologique pour survivre et subsister. En Corée, le Baekdu-daegan est emblématique de cette écologie traditionnelle (cf. p. 29). Cette chaîne de montagnes et son réseau hydrographique ont été de tout temps un axe essentiel de l’espace socio-culturel coréen et de l’esprit même de la Corée. Aujourd’hui, alors que les deux tiers du territoire sud-coréen sont couverts de forêt, la plupart de celles-ci sont situées sur cette chaîne du Baekdu-daegan. Son classement comme zone protégée atteste la volonté d’une mise en avant de l’identité du peuple coréen et d’une conservation de la complémentarité entre des écosystèmes océaniques et continentaux interdépendants.

 

Le patrimoine culturel et naturel du Baekdu-daegan

 La zone protégée du Baekdu-daegan est extrêmement précieuse du point de vue de l’histoire culturelle et spirituelle de la Corée. Chaque sommet important de la chaîne accueille de nombreux temples bouddhiques, instituts confucéens et sanctuaires chamaniques pluriséculaires qui s’intègrent dans des paysages impressionnants. Cette région offre un important patrimoine, aussi bien matériel qu’immatériel. On y recense 543 sites classés par l’État au titre du patrimoine culturel, dont 31 « trésors nationaux » (gukbo), 273 « trésors » (bomul) et 49 sites historiques (sajeok). On compte aussi 965 sites et biens patrimoniaux classés par les provinces (si-do munhwajae), 523 autres reconnus pour mettre en valeur la culture locale (munhwajae jaryo), ainsi que 53 sites de la période moderne (1876-1945) qui sont inscrits à l’inventaire du patrimoine culturel national (deungnok munhwajae). La dimension spirituelle de ces sites est importante. Par exemple, sur les 935 plus anciens temples bouddhiques de Corée du Sud, 173 (19%) se trouvent dans le Baekdu-daegan. Les plus connus sont Baekdamsa (sur le mont Seorak), Woljeongsa, Sangwonsa (sur le mont Odae) et Hwaeomsa (sur le mont Jiri). Pas moins de 16 571 ha de forêts, soit 6% des zones protégées coréennes, appartiennent à ces temples.

 Outre son patrimoine culturel, le Baekdu-daegan est riche d’un écosystème à la flore et à la faune très diversifiées : 126 familles, 541 genres et 1 248 espèces végétales ; 23 espèces de mammifères, 91 d’oiseaux, 11 d’amphibiens et 6 de reptiles. L’industrialisation et l’urbanisation ont provoqué divers problèmes environnementaux et accéléré les changements du climat et des écosystèmes naturels. La connaissance du milieu et les pratiques de gestion des ressources transmises par les cultures traditionnelles ont suscité l’attention, car elles constituent un legs précieux pour contribuer à résoudre les problèmes environnementaux, mais aussi pour aider à gérer et à répartir les ressources.

 Les villages coréens traditionnels répondent au modèle du Baesan-imsu, littéralement « être adossé à la montagne et face à l’eau », qui guide l’implantation des lieux habités et l’utilisation du sol. Ce modèle permet aux villageois de vivre en sécurité dans des vallées offrant un accès facile à l’eau et aux ressources ainsi qu’une protection contre le vent. Les villages traditionnels sont relativement bien adaptés aux conditions naturelles locales et à l’écosystème environnant. Cet équilibre a longtemps permis aux sociétés locales de maintenir l’agencement de leur finage au fil des générations. Le maintien des « bois villageois » en est encore aujourd’hui un bon exemple.

 

Les savoirs forestiers traditionnels

 Les savoirs forestiers traditionnels, transmis de génération en génération dans une région particulière ou au sein d’un groupe donné (tribu, groupe ethnique), sont considérés comme faisant partie intégrante du patrimoine culturel, des ressources écologiques et de la sagesse ancestrale. En se fondant sur cette précieuse transmission, la Corée a développé ces savoirs forestiers traditionnels du point de vue des usages de la forêt, de la production sylvicole et de la foresterie. Conformément à la tendance internationale sur la propriété intellectuelle et à l’Arrangement de Strasbourg de 1971, on s’est efforcé récemment de classer les savoirs forestiers traditionnels en cinq catégories (sciences humaines, philosophie de la forêt, environnement, techniques de production, politique socio-économique) selon la Classification internationale des brevets liés aux savoirs traditionnels.

 Parmi ces savoirs traditionnels figure la récolte des glands et leur préparation pour un usage alimentaire. Le nom coréen pour gland (dotori) est un mot composé dérivé de « dot » (sanglier) et « tol » (noix), ce qui signifie une sorte de noix appréciée des sangliers. Jusqu’à nos jours les glands sont aussi consommés pour l’alimentation humaine. Les sites archéologiques de la plage de Sejuk à Ulsan attestent que dès 6 000 ans avant notre ère, les gens creusaient régulièrement des trous pour débarrasser les glands de leurs tanins avec de l’eau de mer afin de les consommer. Des documents historiques citent le roi Sejong qui ordonna en 1424 de « conserver une bonne quantité de glands en réserve pour les années de famine ». Alors que la récolte de blé n’était pas suffisante, il recommanda aussi de planter des chênes, un arbre robuste. Le Traité sur la gestion des forêts et des champs (Imwon gyeongjeji, grande encyclopédie sur les questions agricoles et sylvicoles du début XIXe siècle) explique comment planter des chênes et en prendre soin. Le célèbre Traité classifié de matière médicale (Bencao gangmu, ouvrage chinois du XVIe siècle) décrit par ailleurs les glands comme « ni grain, ni fruit, mais ayant les qualités des deux et permettant une bonne alimentation ne nécessitant pas de complément ». Le chêne du Japon (Quercus acutissima), plus productif et donnant des glands plus gros que les autres espèces de chêne, se trouve généralement près des villages. Il se rencontre en-dessous de 800 m d’altitude dans les forêts tempérées où les températures varient de 5 à 14°C.

 

Les maeul-sup ou bois villageois

 Un maeul-sup est une petite zone boisée qui permet aux habitants des villages de faire face au climat de mousson. Ce bois fait partie du paysage rural et se présente comme un bien commun des villageois qui, tous, l’entretiennent et le préservent. Il est aussi un espace de sociabilité pour les villageois à qui il fournit de l’ombre durant les grandes chaleurs estivales. De surcroît, c’est un lieu à caractère sacré que les villageois protègent et où ils accomplissent périodiquement certains rites dédiés à leurs ancêtres.

 De grands arbres comme le pin ou le zelkova (faux orme) poussent dans ces bois. De nombreuses espèces d’oiseaux comme le canard mandarin, le petit-duc, le hibou, le pivert, la grande mésange et l’étourneau, qui vivent normalement au fond des forêts et bâtissent leur nid dans des troncs d’arbre ou des branches, occupent le maeul-sup.

 Le plus vieux d’entre eux, Daegwallim (littéralement « bois de Daegwan »), remonte à environ 887-897 avant notre ère et se situe dans le Gyeongsang du Sud. Il est désormais protégé en tant que Monument naturel n° 154. En septembre 2014, le Service des forêts de Corée a étudié les bois villageois dans 1 335 localités.